Le théâtre, pour «persévérer dans son être», pour maintenir sa particularité esthétique, doit trouver quelque chose que le cinéma ou la télévision ne pourront pas lui voler, quelque chose d’exclusivement théâtral. Cette chose unique pour le dire avec un gros mot, c’est le social. Pire encore, c’est de l’extrait, du suc, de l’essence de social ! Le fait qu’au théâtre, quelle que soit la chose produite elle est affectée-infectée par la question du «vivre ensemble». Politiquement contaminée. L’émotion au théâtre passe par le miracle du public : des individus séparés se mettent à constituer un public, parce qu’il y a une fissure, un arrêt dans le vivant qui nous contraint de nous réunir. Des individus séparés se mettent à respirer comme un seul. C'est ça tenir les spectateurs en haleine. Les autres arts sont aussi traversés par le social, mais le théâtre l’est de façon exceptionnelle, parce qu’il porte en lui quelque chose d’inaugural. Il est marqué au fer d’une naissance gémellaire : tragédie et démocratie sont advenues ensemble en Grèce, il y a environ 25 siècles. Cette histoire qui voudrait que la tragédie apparaisse à la lumière d’un délaissement du rite sacrificiel au profit de la représentation me tient à cœur, même s’il s’agit d’une spéculation.
Même si elle garde trace de cette mécanique d’exclusion de l’un pour se constituer, elle inaugure le choix de la mise en scène contre le sacrifice. Le théâtre c’est tout ça, et pour le coup, la télévision, même à coup de reality show de plus en plus cruel, ne parvient pas à reproduire cette tonalité exceptionnelle qui, d'un même mouvement, garde trace du sacrifice et le congédie. Pour faire aujourd’hui un théâtre qui ne démissionne pas du théâtre, qui ne se réfugie pas dans la sophistication et le classicisme, il faut s’attacher à ce que je viens de décrire. Il faut entendre l’écriture, le jeu d’acteur, la mise en scène, la production, comme le moment sans cesse recommencé de l’érection d'une vision politique du monde, puisque nous sommes dedans. Il faut se saisir d’une situation historique unique. C’est la chance du théâtre aujourd’hui, son dénuement doit le conduire à se recentrer sur le social considéré comme l’un des beaux-arts. Il s’agit d’un retour sur l’énigme fondamentale de la tragédie et de la démocratie. Sur le paradoxe du mot représentation placé au cœur du théâtre et renvoyant à la représentation picturale aussi bien qu’à la représentation politique, à l’idolique comme à la représentativité.

















       

       2/9