Un Coeur mangé : Spectacle inspiré des croisades


Creation 2011


Texte : Pierre Guillois et Guy Benisty



Une coproduction GITHEC et Le Théâtre du Peuple Maurice Pottecher à Bussang
Le spectacle s'est joué à Bussang (dans les Vosges) de mi-juillet 2009 à fin août 2009 au Théâtre du peuple

Voilà qu'il part en croisade et abandonne en son château sa femme ivre de colère. Il rencontre en chemin les carnages de la guerre sainte et se vautre allègrement dans le sang des Sarrasins. Malheur ! Les pauvres s'y mettent et font trembler la terre d'un « Dieu le veut » ravageur. Le cadre enchanteur de Bussang se prête aux fables épiques et aux contes sanglants. La vingtaine d'acteurs, professionnels et amateurs mêlés, nous peint avec joie cette sacrée promesse d'Enfer.
Rencontre de deux traditions de théâtre populaire, l'une issue du Théâtre du Peuple de Bussang, l'autre surgie des cités de Seine-Saint-Denis ces dernières années et portée par l'expérience du GITHEC. Le spectacle créé en 2009 au Théâtre du Peuple sera réadapté par le GITHEC pour être joué en Ile de France en direction d'un public populaire, intégrant les acteurs issus des stages et des différents ateliers menés durant l'année. Il mêlera des acteurs amateurs issus du GITHEC, d'autres venant des stages du théâtre du Peuple de Bussang et des acteurs professionnels.

Les croisades : Histoire et théâtre

L'Histoire et le théâtre sont deux systèmes de représentation où d'une certaine manière la société se représente à elle-même : de manière littéraire et chronologique pour ce qui concerne l'Histoire, et dans les conditions du vivant pour ce qui regarde le théâtre. Dans les deux cas, les récits de la nation portés par l'Histoire où le théâtre participe de la constitution du lien social et propose un appui littéraire à la citoyenneté de chacun et de tous. Pour une part, c'est avec les mots de l'Histoire et du théâtre qu'il est donné à chacun d'habiter sa nation. L'histoire que nous vivons issue de la fin des Empires coloniaux, qui a vu l'intégration dans la nation des vagues d'immigration successives, notamment celles venues d'Afrique, appelle à ce que collectivement nous soyons en mesure de raconter à nouveau notre Histoire, une histoire qui intègre aujourd'hui des musulmans. Il n'est pas question pour nous de rechercher une quelconque vérité historique encore moins de faire oeuvre d'historien, nous n'en avons ni la prétention ni les compétences, en revanche, partant des travaux des historiens, nous chercherons à conquérir un territoire de langage, où la société se représentant à elle-même, où il sera possible de se parler de nos étranges destins au sein de ce pays. Si nous espérons une vérité c'est celle des personnages, ce sont les vérités ambiguës, instables et paradoxales du théâtre. L'Histoire est une science humaine, c'est aussi un discours et au même titre que nous percevons la vertu de la démocratie en ce qu'elle permet que toujours la loi soit remise sur le métier, l'Histoire dans sa clôture du temps, dans son achèvement appelle à un inachèvement concernant le récit renouvelé qu'il faut s'en faire dans une sorte d'entretien infini entre citoyens.

Les croisades peuvent être entendues comme, le proto langage de l'histoire des relations entre l'orient et l'occident, entre l'islam et la chrétienté, le langage d'une paléontologie de la laïcité, d'une archéologie de la confrontation entre théologie, théocratie et séparation des églises et des États.
Vous vous interrogez sur les origines chrétiennes de l'Europe ?
Sur le schisme entre chrétienté d'orient et chrétienté apostolique et Romaine ?
Sur les premiers pogroms en Europe et sur les origines de l'antisémitisme moderne ?
Sur les relations entre l'Europe et la Turquie ?
Sur le statut de Jérusalem et le problème israélo-palestinien ?
Sur la haine de l'occident ou la repentance dogmatique des démocraties occidentales ?
Sur le ressentiment arabe et le ferment qu'il offre au plus sombre des intégrismes?
Alors revisitez l'histoire des croisades depuis la société multiculturelle issue de la fin des Empires coloniaux. Remettez sur le métier l'écriture de notre histoire commune, défrichez les territoires de langage qui permettent à chacun d'habiter sa nation, sa nation laïque où se côtoient, chrétiens, musulmans, juifs, athées, agnostiques, bouddhistes, etc. C'est aussi le travail du théâtre.

Les croisades : Théâtre et citoyenneté

Dès qu'il est question des quartiers dits sensibles, on voit réapparaître ce mot magique de citoyenneté et la culture est sommée d'oeuvrer à la citoyenneté (il faudrait s'interroger sur le fait que ce même programme n'est pas requis pour l'Opéra de Paris ou la fondation Cartier). La citoyenneté, c'est bien sûr l'apprentissage du respect d'autrui, le partage de valeur commune qui fondent la nation, pour les plus jeunes l'enseignement du respect de l'autorité des adultes, l'intégration de toutes ces règles qui permettent le vivre ensemble, et coetera, et coetera. Mais cette citoyenneté ne se donne pas uniquement comme une collection de contraintes plaquées sur les individus, c'est aussi le devenir libre de chacun, la prise en charge de sa propre citoyenneté au travers du vote bien sûr, mais au-delà, au travers de chaque geste qui nous implique sans cesse dans la vie de la nation. Promouvoir les valeurs de la citoyenneté, c'est aussi offrir à chacun les occasions d'habiter pleinement sa nation, se faisant l'interprète, de l'histoire de son pays.

Les croisades : De l'eau a coulé sous les ponts de la première croisade

« la peur des barbares est ce qui risque de nous rendre barbare... »


S'il nous fallait qualifier l'héritage des croisades, on pourrait dire : c'est le triste nom qu'il faut donner à la part la plus sombre de l'histoire des relations entre l'orient musulman et l'occident chrétien. Aujourd'hui la question de l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne cristallise les débats et s'inscrit dans cette postérité des relations entre l'Orient et l'Occident.
Pour répudier la Turquie, certains mobilisent l'argument géographique mentionnant le fait que 80 % de son territoire est en Asie. D'autres évoquent les racines chrétiennes de l'Europe et craignent la venue d'un pays musulman dans l'UE. Mais si la question des limites de l'Union reste cruciale, à l'heure de la mondialisation, elle ne peut se résumer à une approche cartographique, tant les données historiques et idéologiques ont déterminé la construction européenne. De même, si l'héritage chrétien de l'Europe est indéniable, on ne peut lui dénier celui de la philosophie des lumières et de la pensée laïque qui en découlera, et sera déterminant dans son fondement. Bien plus qu'un « club chrétien », l'Europe est avant tout un club laïque.
Devant les dérives bureaucratiques de l'Union, sa promptitude à privilégier une vision trop libérale, à s'occuper prioritairement de levée des barrières douanières, nous oublions souvent que la construction Européenne est avant tout le résultat du traumatisme de la seconde guerre mondiale et une formidable aspiration à la paix des nations. La question de l'entrée de la Turquie a le mérite de remettre sur le devant de la scène le problème de l'identité européenne offrant ainsi à l'UE l'occasion d'une nouvelle impulsion, spirituelle, culturelle ou civilisationelle qui viendrait compléter les agréments de l'économie et de l'organisation juridique. Après la seconde guerre mondiale, certains penseurs de Paul Valérie à Emmanuel Levinas en passant par Denis de Rougemont, ont défini l'Europe comme le fruit de la double postérité, d'Athènes et de Jérusalem. Postérité à laquelle il faut certes ajouter celle des philosophes du siècle des lumières et que l'on pourrait aussi décrire comme un certain type de relation entre la foi et la raison. Relation qui au sein de cet héritage ouvrira la voie à la laïcité comprise comme un espace où toutes les religions peuvent cohabiter grâce à la séparation entre le pouvoir politique et le religieux. Il faut alors reconnaître le caractère européen de la Turquie puisqu'elle partage à plus d'un titre l'héritage d'Athènes et de Jérusalem et qu'elle est un pays laïque.
Des grands noms de la pensée grecque ont vu le jour en Turquie d'Hérodote à Thalès en passant par Ésope, la ville de Troie dont l'histoire des héros nous est contée dans l'Iliade se trouve en Turquie, enfin l'Empire Ottoman est aussi l'héritier de la science et de la culture arabes, grâce à laquelle, une part de notre propre héritage grec nous est parvenu. Si cette question de la dette de l'occident à l'égard de la philosophie arabe reste surdéterminée idéologiquement, les historiens s'accordent sur le fait qu'une part de notre propre rapport à la pensée grecque procède du monde arabo-musulman.
Pour ce qui est de Jérusalem, il n'est que de citer les noms des villes de Tarse, lieu de naissance de Saint Paul, de Nicée, ville de concile, ou de Constantinople du nom de Constantin, le premier Empereur romain à se convertir au christianisme, pour mettre en exergue les liens avec Jérusalem. Sans parler de la présence juive en Turquie et de l'Islam qui, il faut le rappeler embrasse les religions du livre qui le précèdent et relève au même titre que le judaïsme et le christianisme de la postérité de Jérusalem. Un autre argument utilisé par les opposants à l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne rappelle que les Turcs furent souvent dans l'histoire les ennemis de la France. C'est oublier que l'essence même de la construction européenne, c'est la paix. Après des siècles de luttes fratricides et des millions morts, l'Union européenne a permis de dépasser la confrontation franco-allemande et rendu la guerre entre les deux peuples impossibles et absurde. Si, aujourd'hui, alors que l'islam est devenue, après la décolonisation la deuxième religion de l'Europe, l'entrée dans l'Union européenne, de ce grand pays frontière entre l'Orient et l'Occident, entre l'Europe et l'Asie, entre laïcité et théocratie était l'occasion de solder l'héritage sombre de la croisade, et d'oeuvrer à un rapprochement avec le monde arabo-musulman, cela participerait certainement d'une revivification de l'essence pacificatrice de l'Union européenne. Quelle que soit l'idée que l'on se fasse de l'identité européenne, aucun déterminisme, aucune définition figée, qu'elle soit historique, géographique ou idéologique, ne saurait passer au-dessus du choix des peuples. Avant d'être ceci ou cela, l'Europe sera ce que les Européens en feront en espérant que nous aurons toujours en mémoire cette simple mise en garde de Tzvetan Todorov1 qui aurait dû inspirer les croisés de l'an 1099 : « la peur des barbares est ce qui risque de nous rendre barbare... »
1 LA PEUR DES BARBARES au-dela du choc des civilisations. Ed. Robert Laffont